| dimanche 17 octobre 2010 The Flood Thereafter, de Sarah Berthiaume - Talisman Théâtre Par Yves Rousseau |
Avec le Déluge après, Sarah Berthiaume interroge de mythologie la féminine identité, dans une iconoclaste tragicomédie métaphorique et poétique bien d'aujourd'hui. |
![]() Crédit : Talisman Théâtre |
Dans un village de l'estuaire du St-Laurent, des pêcheurs déchus aux femmes presque toutes enfuies d'ennuis et de désespoir, n'ont plus que pour se consoler que le bar du coin, et June, une jeune effeuilleuse à la beauté si éclatante que les oisifs mâles désabusés qui la contemplent ne peuvent se contenir d'éclater en sanglots. June cherche son père. Sa mère, grébiche vénale, serveuse désillusionnée et sirène maudite dans les bras de laquelle les hommes du village jadis défilèrent, prétend ne plus savoir qui il est. Peut-être est-ce le protecteur passionné de June, Homer, époux de Pénélope, un gaillard qui traversa les affres d'une odyssée tragique? Ou encore cela pourrait être un des réguliers du bar, devant qui elle se dépouillerait sans savoir? L'arrivée d'un jeune prince, un camionneur en panne, viendra par son idylle d'une nuit rompre le consanguin équilibre d'un village au destin maudit où même la plus immaculée des beautés ne peut échapper de son sacré féminin à un destin souillé d'aliénation, et noyé d'un apocalyptique déluge tragique, celui d'une âme sacrifiée d'amours perdus... Parlons du texte : à la fois conte tordu de perverse tragédie et comédie traversée de romance aux espoirs trahis, de magiques et poétiques dérives y croisent, tel le poids d'une triste réalité, la langue drue et crue des dialogues des personnages de sous-culturels univers. Si le mélange des genres s'embourbe parfois de quelques fantaisies alambiquées de détours, l'ensemble produit un puissant appel métaphorique porteur de l'essentielle matière existentielle des personnages, en particulier celui de June, qui apparaît par impressionniste induction dans toute la triste splendeur d'une âme belle, mais blessée d'abandon, de carences affective, et qui ne trouve plus qu'estime et réconfort dans ce rapport où femme-objet tristement instrumentalisée ne semble combler vide intérieur qu'en se soumettant à l'assujettissant regard de l'autre. Pour matérialiser cet univers captatif, une alternance de glauques zones lumineuses (un travail soigné) traversent de leurs clairs-obscurs les interlopes territoires de brouillards, avec des suggestions de lieux constituées de quelques courbes segments rappelant ossature de baleine, ou les arrêtes-vestiges d'une goélette de jadis. Les êtres se détachent de ce ténébristes univers, englués dans un océan de varechs agglutinés, matérialisés ici par des tas de rubans magnétiques enguirlandés dans lesquels, comme leurs personnages, s'enlisent et trébuchent (un peu trop?) les comédiens. Les océannes sonorisées bruitistes croisent quelques airs folk-grano québécois, complétant le feutré climat intimiste. Le jeu sobre, contenu évite le piège de la caricature, en surfant avec équilibre entre zones de gravité et le grotesque totalement mis en exergue de certaines situations déclenchant rires, par exemple ces scènes d'effeuillage où le personnage de Jude se dénude de façon totalement bûcheronne, sans danser, exposant sans faux semblant le rapport de voyeurisme et de pouvoir dans tout ce qu'il comporte d'atavique et sociétal sens : une femme à poil, puis des hommes habillés qui boivent, et regardent. On aurait peut-être souhaité que quelques passages poétiques soient rendus de façon légèrement plus vibrante, plus lumineuse, pour un ensemble qui, à quelques coupures près, semble être en voie d'atteindre son unité, et son rythme, tout comme certains personnages semblent être en voie d'être trouvés. On ne peut que saluer au passage les efforts de la compagnie Talisman, dont le mandat comprend l'initiale production en anglais de pièces d'auteur Québécois francophones, une remarquable expérimentale démarche d'ouverture et de beau risque, avec ici un pertinent texte qui n'est pas exempt de féministe questionnement sur les avenues de la féminitude. C'est intéressant, sensible, et ça comporte de beaux morceaux de jeu. À suivre. ============================================ |
|
Texte : Sarah Berthiaume |